Les lymphocytes T régulateurs en kératoplastie
L’ophtalmologie a beaucoup apporté à cette biologie. L’équipe de R. Dana a montré que l’inflammation du greffon à haut risque n’active pas seulement les lymphocytes effecteurs : elle altère aussi la fonction suppressive des Treg, dont l’expression de FOXP3 diminue [6]. Plusieurs stratégies expérimentales corrigent ou amplifient ce déficit — expansion des Treg in vivo par l’interleukine-2 à faible dose, apport de cellules myéloïdes suppressives qui contrent, via l’interleukine-10, la dysfonction induite par l’interleukine-6, injection sous-conjonctivale de Treg. On sait de plus que les Treg font davantage que réguler l’alloréponse : ils protègent directement l’endothélium cornéen de la mort provoquée par les effecteurs et les cytokines, par un mécanisme dépendant de l’interleukine-10 [27]. La survie du greffon dépendant de la compétence endothéliale, cette protection a une portée clinique.
Thérapies Treg et CAR-Treg : le programme de M. Miyara
En France, c’est l’équipe de Makoto Miyara qui porte la traduction thérapeutique de ces principes. Professeur d’immunologie à Sorbonne Université et à la Pitié-Salpêtrière (Inserm U1135, CIMI-Paris), formé chez Shimon Sakaguchi, il a signé des travaux fondateurs sur les Treg humains : la délimitation fonctionnelle et la dynamique de différenciation des lymphocytes T CD4+ exprimant FOXP3, et le rôle du CTLA-4 dans leur fonction suppressive, ont établi l’hétérogénéité et les marqueurs de ces sous-populations [28,29]. Son programme actuel porte sur les thérapies cellulaires immunorégulatrices en transplantation et en auto-immunité : amplification de Treg humains de qualité pharmaceutique par l’association interleukine-2, rapamycine et inhibiteurs épigénétiques [30], Treg porteurs d’un récepteur antigénique chimérique (CAR-Treg), et injection clinique de Treg amplifiés dans la greffe de foie et de rein, avec pour but la tolérance opérationnelle, c’est-à-dire une fonction de greffon maintenue sans immunosuppression continue [31]. Ce cadre, celui d’une immunothérapie qui rétablit la tolérance plutôt qu’elle ne supprime l’immunité, constitue pour la kératoplastie la perspective la plus intéressante.
L’horizon acellulaire : les vésicules extracellulaires de Treg
La thérapie cellulaire par Treg bute cependant sur des difficultés bien identifiées : les Treg sont rares dans les organes lymphoïdes, leur expansion in vitro est longue, et surtout leur phénotype est instable, avec une perte de FOXP3 et une possible reconversion en cellules effectrices en milieu inflammatoire. Une version acellulaire de cette biologie a donc été explorée : les vésicules extracellulaires dérivées de Treg (Treg-EV), exosomes et microvésicules.
Une partie de l’effet suppresseur des Treg pourrait passer par une voie indépendante du contact : la libération de petites vésicules qui transfèrent à leurs cibles des micro-ARN et des protéines de surface immunorégulatrices [32,33]. Ces vésicules freinent la prolifération des effecteurs, réorientent leur profil de cytokines (plus d’interleukine-4 et d’interleukine-10, moins d’interféron-γ, d’interleukine-2 et d’interleukine-6) et modifient la fonction des cellules dendritiques [34]. Dans plusieurs modèles de transplantation, elles prolongent la survie d’allogreffes cutanées humanisées et rénales en limitant l’infiltration immunitaire [32,33]. Un élément les rend adaptées à l’inflammation cornéenne : contrairement aux cellules dont elles dérivent, elles ne se reconvertissent pas en milieu inflammatoire, ce qui écarte le principal écueil des Treg, leur instabilité [35].
Les travaux les plus récents montrent la maturité de l’approche. Des vésicules extracellulaires ingénierées, portant à leur surface un complexe peptide–CMH de classe II associé à l’interleukine-2 et au TGF-β, induisent in vivo des Treg spécifiques d’antigène, fortement positifs pour CTLA-4, PD-L1 et LAG-3, et capables de bloquer la prolifération lymphocytaire [36]. La cornée se prête à ce principe : la surface oculaire est accessible à l’application topique ou sous-conjonctivale, le volume à traiter est faible, et une thérapie acellulaire, standardisable et stockable, échapperait aux contraintes de production, de traçabilité et de compatibilité des thérapies cellulaires. Pour la greffe à haut risque, les vésicules de Treg pourraient constituer un traitement visant le rétablissement local de la tolérance.