Pr Eric E. GabisonOphtalmologie · Cornée & réfractive · Paris
FR EN
AccueilEspace proKératites infectieuses › Fongique & amibienne
Sommaire du cours ▾
  1. Introduction & épidémiologie
  2. Physiopathologie
  3. Examen & sémiologie
  4. Critères de gravité
  5. Bactériennes — cadre
  6. Cocci Gram +
  7. Bacilles & atypiques
  8. Kératite fongique
  9. Kératite amibienne
  10. Bas risque — probabiliste
  11. Microbiologie & prélèvement
  12. Traitements ciblés & chirurgie
  13. Synthèse & algorithme
  14. Références
Chapitre 08

Kératite fongique

La kératite fongique touche plus d'un million de personnes par an, principalement en Afrique et en Asie, et représente une cause majeure de cécité cornéenne dans ces régions [8]. Elle prédomine en zone tropicale et rurale et dépend du mode de vie (jardiniers, agriculteurs). À l'interrogatoire, rechercher : lentilles, traumatisme cornéen par végétal, corticoïdes topiques, immunodépression.

Le pronostic est souvent défavorable en raison du retard thérapeutique. La virulence des champignons est exacerbée par les corticoïdes ; ils pénètrent rapidement vers le stroma et l'endothélium, avec réaction de chambre antérieure importante, voire endophtalmie.

8.1 Organismes

Deux familles : les filamenteux et les levures. Les plus fréquents sont Candida (levure), Aspergillus et Fusarium (filamenteux). Une co-infection bactérienne peut compliquer jusqu'à 20 % des kératites fongiques (notamment à Candida).

Levures vs filamenteux
TypeTerrain & contexte
Levures (Candida albicans)Saprophyte digestif/urogénital ; climats tempérés (Europe, États-Unis) ; nécessite une cornée altérée (inflammation chronique) et souvent une immunosuppression locale ou générale.
Filamenteux (Fusarium, Aspergillus)Ubiquitaires (plantes, sol) ; infection après traumatisme végétal ; climats tropicaux (Inde, Asie du Sud-Est).

8.2 Présentation

  • Épithélium parfois intact et fluo-négatif malgré un infiltrat stromal ; surface grise, « sale », rugueuse ; ulcération parfois tardive ;
  • Infiltrat blanchâtre à bords duveteux/cotonneux, flous et irréguliers ; abcès satellites ; anneau immunitaire possible ;
  • Pénétration jusqu'à la Descemet : plis, plaque endothéliale, Tyndall, hypopion, fibrine ;
  • Évolution souvent lente — sauf sous corticoïdes topiques, où peuvent survenir fonte stromale et perforation ;
  • Complications : endophtalmie, fonte purulente du globe, cellulite orbitaire.
Traitement de référence (MUTT)

La natamycine topique 5 % reste le traitement de référence des kératites à filamenteux — en particulier à Fusarium, pour lesquelles elle est supérieure au voriconazole (essai MUTT I) ; le voriconazole oral n'apporte pas de bénéfice additionnel (MUTT II) [9,10].

Chapitre 09

Kératite amibienne (Acanthamoeba)

Les amibes libres (Acanthamoeba) sont ubiquitaires — air, terre, eau, surtout calcaire. Elles existent sous deux formes : trophozoïtes (actifs, mobiles) et kystes (dormants), ces derniers résistant aux variations de température, à la dessiccation, aux agressions chimiques et médicamenteuses et aux variations de pH.

Infection rare mais grave, associée au port de lentilles (retrouvé dans 85 à 93 % des cas [3]) et à une mauvaise utilisation (baignade en piscine/jacuzzi avec lentilles, port nocturne, rinçage des lentilles ou de l'étui à l'eau du robinet), à l'exposition à l'eau ou à un traumatisme.

Le début est souvent progressif, les signes masqués par les lentilles, retardant la consultation : photophobie, irritation, larmoiement, puis douleurs intenses volontiers disproportionnées par rapport à des lésions cornéennes débutantes limitées à l'épithélium — mais ces douleurs ne sont présentes que dans 50 % des cas précoces. Un traitement antibiotique, corticoïde ou antiviral a souvent déjà été tenté sans succès. Apparaissent ensuite un pseudo-anneau immunitaire stromal et un épithélium fragile surélevé en regard.

Deux phases

Phase précoce (4-6 sem., épithéliale/sous-épithéliale) : kératite ponctuée superficielle, irrégularité épithéliale (aspect gélatineux), microkystes, pseudo-dendrites (diagnostic différentiel avec l'herpès), infiltrats épithéliaux/sous-épithéliaux, kératonévrite radiaire très douloureuse — signe pathognomonique mais inconstant (15 %).

Phase tardive (> 6 sem., stromale) : souvent après infection mal traitée — érosions persistantes/récurrentes, infiltrat stromal disciforme, anneau immunitaire, lésions satellites, fonte stromale, amincissement, sclérite réactionnelle ou amibienne.

Facteurs de mauvais pronostic
Retard au diagnostic, corticoïdes topiques précoces, trophozoïtes en « chaînettes » à la microscopie confocale (HRT) [12].
Traitement
Prolongé, reposant sur les biguanides topiques (PHMB). En monothérapie, le PHMB 0,08 % a permis ~86 % de guérison médicale, équivalent à la bithérapie PHMB 0,02 % + propamidine 0,1 % (essai ODAK) [11].
Piège majeur

La kératite herpétique est le principal diagnostic différentiel : 66-70 % des kératites amibiennes sont initialement traitées comme un herpès. La co-infection amibe-herpès est exceptionnelle (2 %). Devant un « herpès » résistant chez un porteur de lentilles avec douleur disproportionnée : penser amibe.