Pr Eric E. GabisonOphtalmologie · Cornée & réfractive · Paris
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Sommaire du cours ▾
  1. Introduction & épidémiologie
  2. Physiopathologie
  3. Examen & sémiologie
  4. Critères de gravité
  5. Bactériennes — cadre
  6. Cocci Gram +
  7. Bacilles & atypiques
  8. Kératite fongique
  9. Kératite amibienne
  10. Bas risque — probabiliste
  11. Microbiologie & prélèvement
  12. Traitements ciblés & chirurgie
  13. Synthèse & algorithme
  14. Références
Chapitre 01

Introduction & épidémiologie

Les kératites infectieuses (KI) sont la première cause de cécité cornéenne dans le monde et la cinquième cause de cécité toutes causes confondues. Leur incidence varie fortement selon les régions — de 2,5 à 799 cas pour 100 000 habitants/an — la charge la plus lourde pesant sur les pays à revenu faible ou intermédiaire [1,2].

Le pathogène en cause dépend étroitement du contexte géographique et climatique et des facteurs de risque du patient. Dans les pays industrialisés, le port de lentilles de contact est le principal facteur de risque et multiplie le risque d'infection cornéenne par un facteur pouvant atteindre 6 [3].

Les KI sont des infections sévères du stroma cornéen, communément appelées abcès. Elles surviennent le plus souvent dans les suites d'une lésion de la surface oculaire et peuvent être dues à des bactéries, des champignons, des amibes ou, plus rarement, à des virus ; une infection plurimicrobienne est retrouvée dans 2 à 15 % des cas [1].

Principe

Un examen clinique méticuleux, l'identification rapide de l'organisme responsable et la mise en route urgente d'un traitement adapté conditionnent la réponse thérapeutique et le pronostic visuel.

Chapitre 02

Physiopathologie de l'infection cornéenne

Une infection cornéenne sous-entend presque toujours une cornée fragilisée : épithélium lésé et système de défense altéré. La présence d'au moins un de ces facteurs est quasi constante et doit être systématiquement recherchée :

  • Altération de la cinétique ou de la statique palpébrale ;
  • Diminution de la sensibilité cornéenne ;
  • Anomalie qualitative ou quantitative du film lacrymal, riche en protéines antibactériennes (lysozyme, lactoperoxydase, lactoferrine, bêta-lysine, α et β-défensines, IgA sécrétoires, complément) ;
  • Iatrogénie locale ou générale.

La plupart des micro-organismes ne colonisent qu'une cornée déjà altérée. Quelques bactéries sont toutefois directement invasives sur cornée saineNeisseria gonorrhoeae, Corynebacterium diphtheriae, Haemophilus influenzae, Listeria et certaines souches de Pseudomonas aeruginosa. Elles adhèrent à l'épithélium puis au stroma via des adhésines de surface et sécrètent protéases et toxines qui dégradent la matrice extracellulaire et permettent la pénétration stromale [2].

Chez le porteur de lentilles, la lentille et son étui favorisent la formation d'un biofilm et l'adhésion bactérienne (en particulier de P. aeruginosa), tandis que l'hypoxie chronique, les microtraumatismes épithéliaux et la baisse de la clairance lacrymale altèrent les défenses de la surface [3].

Germes invasifs sur cornée saine

Neisseria gonorrhoeae, Corynebacterium diphtheriae, Haemophilus influenzae, Listeria, certaines souches de Pseudomonas.

Chapitre 03

Examen clinique & sémiologie de l'abcès

3.1 Interrogatoire

Il recherche les facteurs de risque (lentilles et leur mode d'entretien, traumatisme — notamment végétal —, chirurgie cornéenne ou réfractive récente, cornée pathologique préexistante, immunodépression) et précise la douleur et la baisse d'acuité, variable selon la localisation de l'abcès. Sur une surface oculaire altérée, penser aux cocci Gram positif et aux levures.

3.2 Diagnostic clinique

L'examen à la lampe à fente après instillation de fluorescéine précise le diagnostic et guide l'évaluation de la gravité. L'aspect clinique oriente l'étiologie mais ne permet pas, à lui seul, d'identifier le germe de façon fiable : la distinction entre kératite bactérienne et fongique sur le seul examen reste médiocre [2,7]. La définition même de l'abcès associe un défect épithélial prenant la fluorescéine et un infiltrat localisé ou diffus, avec hyperhémie conjonctivale et cercle périkératique.

Description systématique de l'abcès à la lampe à fente
ItemÀ préciser
LocalisationCentrale (plus grave) > périphérique
InfiltratTaille, humide/sec, bords nets ou duveteux, couleur, profondeur
Défect épithélialDimensions, forme, régularité des berges (aspect géographique festonné ?)
NombreIsolé, multiples, infiltrats satellites
Cornée à distanceSaine ou pathologique ; épaisseur ; œdème épithélial/stromal
EndothéliumEndothélite en regard, précipités rétro-descemétiques, plaque endothéliale
Terrain cornéenOpacités/cicatrices anciennes, néovaisseaux actifs ou non
Segment antérieurTyndall, hypopion, sécrétions ; sclérite, endophtalmie associées

L'anneau de Wessely (anneau immunitaire) est un infiltrat annulaire stromal entourant un abcès central.

Anneau de Wessely — causes

Amibe/Acanthamoeba (pseudo-anneau immunitaire) · Herpès · Pseudomonas toxinogène · Infection fongique.

Piège

La capacité à prédire le germe sur le seul aspect clinique est limitée : la valeur prédictive positive du diagnostic clinique a été estimée à 65 % pour Pseudomonas et 48 % pour les autres bactéries [7]. L'aspect oriente — il ne remplace pas le prélèvement.

Chapitre 04

Critères de gravité — la règle 1-2-3

Les critères de gravité déclenchent le prélèvement microbiologique et un traitement intensif. Le premier repère est mnémotechnique :

Règle 1-2-3

Tyndall > 1+  ·  diamètre de l'infiltrat > 2 mm  ·  situé à < 3 mm de l'axe visuel.

Les autres critères de gravité :

  • Sclérite associée ;
  • Endophtalmie associée ;
  • Perforation imminente ou avérée ;
  • Suspicion de Pseudomonas ou de Neisseria ;
  • Aggravation malgré 24 h d'antibiothérapie ;
  • Atteinte bilatérale ;
  • Greffe de cornée ;
  • Contexte post-opératoire (chirurgie réfractive ou cornéenne) ;
  • Terrain : enfant, immunodépression.
Conduite

Tout abcès réunissant un critère de gravité — ou d'aspect non bactérien, ou s'aggravant à 24-48 h — doit être prélevé (grattage cornéen) avant escalade thérapeutique.